Chaque attitude, chaque geste compte pour combattre la misère et l’exclusion. Il existe de multiples manières d’agir, quelles que soient nos compétences et notre disponibilité. Ces messages, ces témoignages sont l’expression d'un engagement personnel autant que collectif avec d'autres citoyens. N’hésitez pas à apporter votre contribution.

Les témoignages sont publiés sous la responsabilité de leur auteur. Ils sont soumis à validation : ils ne seront publiés que s’ils respectent, sur la forme et sur le fond l’esprit de cette journée tel que défini dans la Charte internationale 17 octobre.

 

Témoignages
Suisse

Pierrette, témoignage d’une adulte placée enfant

Enfant, dans les années 50, j’ai vécu modestement avec ma famille, dans une petite ferme en campagne vaudoise. Mes parents n’ont jamais eu beaucoup d’argent.

Quand j’ai eu 5 ans, ma grand-mère est décédée ; puis mes parents se sont divorcés. Mon papa est parti avec une autre femme. Nous avons tous été placés par le département de la jeunesse, à différents endroits : mon frère dans une ferme, mes sœurs et moi dans un foyer d’accueil pour filles, pendant 5 années. Au bout d’une année, une de mes sœurs est partie dans un autre foyer. Le divorce a déchiré la famille. Je n’ai presque plus vu mon frère.

A l’école, on se moquait de nous car nous étions des enfants du foyer. Au bout de plusieurs années, je me suis quand même fait une amie.

Ma maman venait nous voir une fois par mois. Rares étaient les visites de mon papa. Pendant les vacances scolaires, nous pouvions passer quelques semaines chez ma maman. Mon frère venait à d’autres moments. Nous n’étions en famille qu’à Noël, ce que je regrettais beaucoup.

Etre séparée de ma maman, c’était difficile. J’étais triste de la voir qu’une fois par mois. D’ailleurs, j’ai redoublé une année scolaire.

Ma maman, quand nous avons été placés, nous a dit : « vous resterez quelques semaines là et je viendrai vous chercher ». Tous les soirs, je demandais à Dieu qu’elle vienne nous chercher. Je demandais toujours à ma maman : « quand est-ce qu’on pourra vivre ensemble? »

Ma maman avait un travail pénible dans une fabrique de fibre de verre. Souvent, elle se privait de nourriture, pour manger mieux lorsque nous étions ensemble. Le travail a pris la santé de ma maman. L’état ne voulait pas nous laisser avec elle, parce qu’elle travaillait. L’état avait peur qu’on soit sans surveillance. Ma maman a dû se battre avec le Département pour nous récupérer.

C’est seulement à mes 13 ans, lorsque ma maman s’est remariée qu’avec ma petite sœur, nous avons pu habiter ensemble. Cela m’a donné de la joie et j’ai beaucoup mieux réussi à l’école. J’ai pu ne plus être sous la tutelle du département et choisir librement ma formation. J’ai fait l’école d’aide hospitalière ce qui m’a permis, quand ma maman est tombée malade, de la soigner à la maison jusqu’au bout. J’ai pu lui rendre l’affection, l’amour que je n’ai pas reçu enfant. Cela m’a permis de guérir les blessures de mon enfance.

28/11/2018
Pierrette
Suisse

Témoignage d'une adolescente

Grandir dans un milieu précaire, c’est apprendre à renoncer. Petit, tu n’as pas conscience que tu viens d’un milieu précaire. Mais dès que tu es confronté aux autres à l’école, tu t’en rends compte. Par exemple, lorsqu’ils ont tous un nouveau sac et que toi tu récupères celui de tes sœurs. Quand les autres partent en vacances et que toi tu vas chez ta grand-mère, tu te demandes ce que tu as fait. « Pourquoi mes parents ne veulent pas que l’on parte aussi ? » C’est avec le recul des années que tu comprends qu’ils ne peuvent pas à cause de l’argent. Tu dois constamment accepter la frustration. Parfois, ça m’est arrivé de dire que je devais faire autre chose lorsque des amis m’invitaient à la piscine. Je savais que si je demandais CHF 15.- à ma maman, il y aurait moins à manger pour le repas familial. Parfois, enfant, j’ai eu peur du regard des autres. Du coup, il y a certaines choses que tu ne dis pas. Des fois tu mens aussi.

A partir d’un certain âge, tu te rends compte que tes parents essaient de faire tout ce qu’ils peuvent pour toi, mais que la situation leur pèse beaucoup. J’avais envie de les aider. Par exemple, quand mes baskets sont trouées, j’attends en me disant qu’elles pourraient être encore plus trouées. Donner de l’amour aussi. Quand ta mère est déprimée en faisant les factures, tu vas juste lui faire un câlin.

Pour un enfant qui vit une situation de précarité, le passage à l’adolescence, à l’âge adulte, est plus dur. Il y a plus de dépenses. Pour le permis de conduire par exemple. Tu prends d’autant plus conscience des inégalités. C’est le moment où tu dois montrer que tu as du style. C’est les marques, les IPhones, et tu vois très bien que tes parents ne peuvent pas suivre. Beaucoup vont dire : « elle n’a pas d’argent », « elle n’est pas comme tout le monde».

A l’adolescence, quand tu vas chez des amis, c’est difficile de voir que leurs parents n’ont pas les mêmes conversations que les tiens. Qu’ils n’ont pas les mêmes préoccupations. Nous à la maison, on parle des problèmes d’argent. Quand je suis chez une amie, sa mère nous parle des expositions d’oiseaux qu’elle a visitées. Parfois, je me sens mal et triste pour mes parents. Enfant, je ne me rendais pas compte de ces inégalités. Tu acceptes ta situation ; mais plus tard tu comprends que la vie n’est pas juste.

Pour les enfants qui ont souffert de pauvreté, un risque c’est de tout dépenser quand ils ont de l’argent, et de s’endetter. Cela dépend de l’éducation que les parents leurs donnent. De leur regard aussi. Ils peuvent te faire prendre conscience que, même si tu n’as pas d’argent, tu as beaucoup d’autres choses qui peuvent te suffire. Ça peut être la joie de vivre, la générosité dans les gestes, l’amitié. En famille, on essayait de faire des activités sans dépenser de l’argent. Essayer de rendre belles les choses qu’on a. Quand tu es un enfant, tu es fragile et essaies de te construire une identité. On est influencé par les échanges à l’école, le cinéma, les séries où l’argent est exposé et valorisé. Le rôle des parents c’est de faire comprendre à leurs enfants qu’ils ne doivent pas se sentir mal par rapport à leur situation financière. A l’âge adulte, j’ai appris à faire des choix et à mettre la priorité sur les choses importantes.

Une ressource peut aussi être d’aller manger un bon repas chez une amie tous les mercredis, ou d’avoir une marraine, ou encore de participer aux sorties qu’une association propose. Mais la ressource principale pour surmonter tout ça, c’est ta famille, car elle sait ce que tu vis.

Toutefois, de par la situation, chaque membre de la famille peut se refermer sur lui-même, alors qu’il faudrait être tous unis pour faire face. Quand on n’a pas d’argent, c’est aussi difficile de pouvoir s’évader, alors que c’est tellement nécessaire. Quand tu restes fixé sur tes problèmes, ils finissent par t’engloutir. L’argent prend une importance terrible, et ce n’est donc pas évident de dire à son enfant que ce n’est pas le plus important.

A l’adolescence, si les parents n’aident pas le jeune à traverser cette période difficile par rapport à la situation de pauvreté, il peut se sentir perdu et dévier du droit chemin. C’est important de lui montrer des solutions d’avenir. C’est une période très délicate. Les centres de jeunes sont aussi une ressource, avec des adultes forts qui écoutent. Ça peut relayer les parents lorsqu’ils sont épuisés.

28/11/2018
Une adolescente
Suisse

Témoignage d’une maman

Etre parent dans la pauvreté, c’est très dur. On aimerait donner tout ce qu’on peut à nos enfants pour qu’ils vivent mieux que ce qu’on a vécu.

Quand je travaillais encore, j’arrivais à leur offrir des vacances. Ça aussi, je ne l’ai jamais eu enfant, alors ça me tenait à cœur de le faire. Aujourd’hui, sans travail, ce n’est plus possible. J’ai pris sur l’argent pour manger, et il faut manger. Je fais des emprunts, et après je suis dans la « merde ». Grâce à l’Association des Familles du Quart Monde et à ATD Quart Monde, elles ont pu participer à des activités et échapper au pénible quotidien.

A la maison, c’est tendu. J’encaisse, j’encaisse jusqu’à ce que ça déborde.

Etre parent aujourd’hui dans la précarité, c’est dur. Nous sommes tout de suite jugés, car nous ne donnons pas assez de possibilités à nos enfants pour aller de l’avant.

Pourtant je me suis battue, sacrifiée pour leur donner la possibilité. J’ai même fait n’importe quoi comme travail : nettoyage temporaire des bureaux, des sanitaires, pour payer des cours d’appui à l’une de mes filles. Rien n’est trop dur lorsqu’il s’agit de l’avenir de nos enfants.

En échangeant avec d’autres parents au sein d’un groupe de parole à l’Association des familles du Quart Monde, je vois que je ne suis pas la seule à souffrir pour mes enfants. On se donne des tuyaux pour les loisirs, la nourriture, bref, pour améliorer le quotidien. Ensemble, on est plus fort.

Ce lieu de parole me permet de m’ouvrir aux autres personnes, au monde qui m’entoure. Sinon, j’ai tendance à me refermer. Et l’isolement, c’est le début de la déprime.

Je parle facilement, ce que je ne fais pas chez moi, parce que là je me sens écoutée.

Nous parlons du rôle de femme, de maman. Souvent, nous nous sentons inutiles car nous faisons le travail du quotidien, qui se répète. Pour l’entourage, c’est normal. Par le groupe de parole, c’est valorisé. Et j’apprends à m’affirmer.

Pour moi, ces rencontres sont un moment de détente. Je me relâche. Là je rigole, ce que je ne fais pas chez moi. A la maison je me sens crispée, inutile, comme une cocotte-minute prête à exploser. Souvent, j’arrive à l’Association déboussolée, vidée, cherchant un peu partout des solutions à différents problèmes.

Quand je repars, presque toutes les questions ont trouvé une solution, ou une manière de voir autrement. De retour chez moi, j’ai plus de motivation à aller de l’avant.

28/11/2018
Muriel
Suisse

Témoignage d’une maman

Quand on est maman seule on doit tout assumer. Normalement, l’éducation se fait à deux. J’ai le rôle du père et de la mère. C’est deux fois plus de responsabilités, et deux fois plus de fatigue. Depuis quelque temps, j’ai trouvé une présence masculine, et je sens la différence. Aujourd’hui, le week-end, je peux me reposer. Ma fille joue avec lui.

Je m’inspire de ma sœur, qui a été aussi seule avec trois enfants. Elle n’a pas baissé les bras, et a su faire face aux difficultés. C’est ma petite sœur, mais elle est un exemple pour moi. Maman était aussi un exemple. On était 6 à la maison et elle ne faisait pas de différences. Elle se retrouvait certaines fois seule avec nous. Elle avait beau être découragée, elle trouvait une ressource pour avancer et ne pas baisser les bras.

La famille, à mes yeux, c’est ce qui passe avant toute chose. On est là les uns pour les autres dans les moments de difficultés. Quoi qu’il arrive on est uni.

Après mon accouchement, j’ai demandé à entrer en foyer. J’ai demandé de l’aide : je n’en pouvais plus. Familles au cœur de la pauvreté, c’est la réalité. Heureusement, j’ai eu de l’aide pour trouver mon appartement. J’ai mis plus d’une année à en trouver un. Après le travail, je devais aller chercher ma fille à la garderie, et le soir chercher des appartements. J’avais beaucoup de pression de la part du foyer en raison du délai. Quand j’ai eu mon appartement, j’ai crié de joie, j’ai fondu en larmes. Enfin ! C’était surtout important pour ma fille. Toute seule, ça ne m’aurait rien fait d’être à l’hôtel. J’ai fait les choses en pensant à ma maman. Elle serait fière de nous.

Aujourd’hui, le SPJ a vu que je m’en sortais bien avec ma fille, et il n’est plus dans la course. Sans l’aide que j’ai reçue, je ne sais pas où j’en serais maintenant.

28/11/2018
Séverine
France

Une dalle du refus de la misère, pour que l'on sache que l'on se bat

Je suis militante depuis 18 ans pour défendre les droits et la dignité de tout le monde, et je suis maman de 4 enfants dont des jumeaux de 28 ans, une jeune fille de 20 ans et un garçon de 18 ans.

Je suis engagée à ATD grâce à une personne qui a réussi à me faire rentrer dans le Mouvement en venant me chercher dans mon quartier de zone, on va dire, d’éducation sécuritaire, parce que je vivais seule et je ne sortais pas de chez moi. Elle est venue me chercher pour qu’on puisse sortir et changer d’horizon, parce que je vivais avec très peu de moyens. Et j’ai pu apprendre ce que ça voulait dire solidarité, grâce à la personne qui est venue me chercher.

En quoi la dalle du refus de la misère, et ses répliques, sont importantes ?

Le combat du Père Joseph Wresinski c’est de dire que les personnes qui vivent les choses assez difficiles doivent relever leurs manches et montrer aux personnes qui tiennent les rennes que nous sommes des experts pour voir comment on va sortir de la misère.

Et aussi pour montrer aux personnes qui vivent autour de nous qu’on ne doit pas subir la misère, qu’on est acteur justement de ce combat. Aussi, l’intérêt de la dalle c’est pour la génération future, qu’ils sachent le combat de leurs parents et de la génération d’avant, que nous nous sommes battus pour montrer fièrement avec cette dalle que le combat a été mené, qu’il ne s’arrête pas là, qu’il doit toujours être en apparence pour que tout le monde, la jeune génération, sache que c’est comme ça qu’il faut faire.

Vone L., Rennes, France

16/11/2018
Vone L.