Un endroit sûr et encourageant dans la Réserve
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Juliana K. s'est installée dans la petite ville de Thoreau, au Nouveau-Mexique, pour enseigner les mathématiques dans une école rurale qui borde la réserve de la nation navajo.

Très vite ses yeux se sont ouverts sur la dure réalité de la vie dans la réserve. Le problème : 15 adolescents partis. Quinze adolescents sont décédés. Ce n'était pas à cause de la guerre. Ce n'était pas suite à des accidents de voiture ou à des maladies. Ce n'était pas des morts naturelles. Quinze jeunes de ma communauté se sont suicidés et il y a eu plus de 90 desseins, tentatives, passages à l'acte. Cela correspond à plus d'une fois par semaine.

Croiriez-vous que dans une nation où les immigrants risquent réellement leur vie dans l'espoir de participer au « rêve américain », d'autres personnes puissent être dans un tel état de désespoir ? Dans la zone desservie par l'école secondaire de Thoreau, dans un rayon de 50 km, il n'y a aucun supermarché, ce qui signifie aucun accès à des produits frais. Il n'y a pas de bibliothèque, c'est-à-dire aucun endroit fiable pour que les jeunes puissent faire leurs devoirs ou que les adultes cherchent un emploi. Ici, il y a très peu de programmes de qualité pour les jeunes, de camps d'été, et d'activités que les jeunes d'autres régions tiennent pour acquis.

La première fois que je suis allée en ville, j'ai été accueillie par les symboles des gangs, des graffitis et des ordures. Plus de 60 % de la population adulte n'a pas de diplôme de fin d'études secondaires ou équivalent. Trente-trois pour cent (une famille sur trois) vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Ces chiffres vous montrent à quel point la vie peut apparaitre déprimante et désespérée ici, mais laissez-moi vous montrer un autre aspect de cette communauté. Il faut que vous voyiez la tradition, la force et la beauté qui émergent de ce décor marqué du sceau de la pauvreté. Vous devez connaître la beauté et le potentiel qui existent dans cette communauté, que nous ne pouvons pas abandonner.

Les équipes de basket-ball de l'école ont un état d'esprit incroyables, et la communauté remplit le gymnase pour soutenir ces athlètes en devenir. Plusieurs de mes anciens élèves étaient aussi des champions de courses de barils et autres sports de rodéo. Ils en savent infiniment plus que je n'en saurai jamais sur le dressage des chevaux et la conduite des troupeaux de moutons. Leurs traditions sont séculaires. J'entends encore le rire de mes élèves résonner dans notre salle de cours lorsqu'ils m'ont appris à dire « Bonjour mon ami » en navajo puis ont plaisanté sur le ragoût de mouton et le pain frit de leur grand-mère. Cette joie et cette beauté constituent le vrai Thoreau.

Le problème auquel nous sommes confrontés est que les effets de la pauvreté et de l'oppression historique cachent le « véritable » Thoreau, et conduisent les jeunes à un tel état de désespoir qu'ils ne voient que le suicide pour en finir avec leurs problèmes.

Plan d'action

J'ai commencé à parler avec des parents, des collègues, des membres de la communauté et des membres du gouvernement de la création d'un centre qui accueillerait durablement les jeunes. J'ai appelé le chef du comté au sujet d'un bâtiment abandonné et peu après, nous avions notre premier bienfaiteur. L'idée d'un centre communautaire était née, car il était devenu évident qu'il n'y avait pas « une seule cause » de suicide et qu'il n'y avait pas non plus qu'« une seule réponse » à apporter pour régler le problème. Ce défi devait être pris à bras-le-corps par toute la communauté, et nous avions besoin d'adopter une approche holistique pour régler le problème et prévenir une prochaine crise.

J'ai assisté à ma première réunion à la Maison du Chapitre, l'organe de gouvernement local de la nation Navajo et au bout de quatre heures de discussions auxquelles je n'avais rien compris (elles avaient eu lieu en navajo !), mon tour est arrivé. Je me suis avancée vers le micro avec mon interprète (le réceptionniste du Collège) et j'ai présenté mon idée. Elle a plu à la communauté, j'ai été applaudie et j'ai même reçu une ovation ! C'est alors que j'ai su que cela allait se réaliser. C'était le point de départ de tout le reste. Après cela, je me suis rendue avec mon interprète auprès des entreprises, des associations et des églises locales pour leur expliquer mon idée,pour impliquer les membres de la communauté dans la planification et recruter des amérindiens pour le conseil d'administration.

Entre temps, j'ai quitté mon appartement et me suis installée au Centre Communautaire que le comté de McKinley nous avait gracieusement loué pour 1 $ par an en contrepartie des services que nous rendions à la communauté. J'ai décidé de vivre là afin de mettre davantage d'argent dans le Centre et en même temps pour envoyer un signal à une communauté dont je commençais tout juste à gagner la confiance. J'étais là, et j'allais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour que le Centre communautaire de Thoreau devienne une réalité.

Donc nous avions un bâtiment ! Étape suivante : obtenir des financements et un soutien continu de la part de la communauté. Le comté de McKinley a continué à nous aider. Les premiers mois, nous avons utilisé cet argent pour achever les réparations du bâtiment et avons reçu plus de 40 personnes pour notre premier événement public : une « journée du bénévolat ». Il était incroyable de voir la communauté se rassembler pour cette cause ! Nous avons construit un sentier, peint le bâtiment, prévu de peindre des panneaux indicateurs, ramassé les ordures, retiré les équipements abandonnés et dangereux de la cour de récréation, et établi des relations solides. Une fois les réparations terminées, nous avons organisé notre fête d'inauguration.

Pour cet événement, nous avons établi un partenariat avec la Maison du Chapitre de manière à proposer un repas d'avant Thanksgiving à la communauté et célébrer l'ouverture du Centre communautaire de Thoreau. Plus de 170 personnes ont assisté à cet événement. Nous avons commencé avec des activités élémentaires qui ne demandaient ni gros efforts ni grands financements mais qui allaient consolider notre réputation au sein de la communauté tout en nous permettant de nous développer. Nous avons commencé par accueillir les Nuits cinématographiques des familles,  par ouvrir notre espace à une antenne locale des Alcooliques Anonymes, de même qu'accueillir un « Carnaval d'hiver » sponsorisé par un groupe de jeunes de l'école secondaire de Thoreau.

Nous avons utilisé nos financements pour embaucher du personnel issu de la communauté pour qu'il aide à animer des programmes et nous avons contracté des partenariats avec trois associations de jeunesse de la région en vue de proposer aux adolescents un programme stimulant après l'école. Plusieurs enseignants et membres de la communauté ont proposé bénévolement de devenir tuteurs, et nous avons également pu mettre en place un partenariat avec les écoles publiques, de sorte que les élèves vivant dans des endroits encore plus isolés que Thoreau puissent avoir accès aux ressources que nous proposons.

Une fois leurs devoirs terminés, les jeunes participent à différentes activités, qui vont de l'artisanat d'art, l'athlétisme à des formations en animation. Nous avons également pu mettre en place un jardin communautaire, une bibliothèque de prêt et un laboratoire internet que la communauté peut utiliser pendant les heures d'école. A ce jour, nos efforts associés à ceux de la communauté ont effectivement fait cesser le suicide des jeunes.

L'année dernière, en 2011, nous avons pu intervenir auprès de trois adolescentes qui songeaient sérieusement au suicide. Si nous sommes reconnaissants qu'il n'y ait eu aucun suicide depuis que le Centre a ouvert ses portes, cela ne suffit pas. Notre but ultime n'est pas de voir notre communauté simplement « survivre », mais de la voir « prospérer » ! Nous allons poursuivre nos efforts afin « d'inspirer espoir, joie et progrès » jusqu'à ce que la pauvreté disparaisse et que le véritable Thoreau brille de mille feux.
 

Juliana K., Thoreau, Nouveau-Mexique, États-Unis