"Pour la simple raison qu’elle les aimait"
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Mme Ratjanee S. est présidente du Réseau des Communautés de la ville de Sisaket dans le nord-est de la Thaïlande. Elle a démarré en 1996 un projet de développement dans une communauté de cette ville et cela sans aide financière. Trois ans plus tard, ce programme a finalement été intégré dans le projet national « pour un logement durable » de CODI ( Community Organization Development Institute, ie Institut pour le Développement des Communautés). Avec l’aide de cet organisme, Mme Ratjanee a pu organiser des groupes d’épargne collectifs dans plusieurs communautés pauvres.

L’argent n’est toujours qu’un élément parmi d’autres dans les projets de développement des communautés. Nous sommes certes très heureux de recevoir une aide financière pour essayer d’améliorer les conditions d’existence dans des communautés pauvres. Pourtant, les systèmes Saktina (Thaï féodal système) ou de patronage régissent encore beaucoup les relations entre les individus. Ils rendent aussi plus difficiles les rapports avec les responsables des communautés, et avec les autorités locales et nationales. C’est un vrai défi quand on est conscient des nombreuses façons dont les gens pauvres peuvent être mal traités et exploités dans leur vie de tous les jours. Ils sont sans pouvoir et sans voix parce qu’ils n’ont pas d’existence, puisqu’ils vivent dans les périphéries, dans les marges de la société.

Dans l’ensemble, les projets qui réussissent à mobiliser les plus pauvres restent des exceptions. Parfois lorsque le but final d’un projet est de rechercher une réussite exemplaire, il est facile d’oublier le parcours et les conditions à réunir qui permirent que ces projets réussissent. Cependant sans le vouloir, on peut créer une disparité plus grande, voir une forme de discrimination entre les pauvres et les plus pauvres, les exclus d’une même communauté. Par conséquent, cette approche clientéliste, inéquitable et discriminatoire peut aussi conduire d’autres membres pauvres de la communauté à se sentir laissés de côté, ce qui peut les amener à oublier l’importance de la solidarité coutumière ou traditionnelle à l’intérieur de leur communauté.

Travailler avec ceux qui vivent des situations d’extrême pauvreté c’est comme planter un manguier. Après avoir travaillé dur, vous serez récompensé par des mangues. Pourtant, le formuler ainsi, c’est oublier combien d’efforts ont été nécessaires pour amener les graines à fleurir. Avant de pouvoir manger la mangue, il faut bêcher la terre autour de l’arbrisseau, l’arroser au pied régulièrement et lui porter des soins continus afin qu’il devienne un arbre. Toutes ces étapes sont nécessaires avant que nous puissions nous régaler de ses fruits.

Il y a quelques années, nous étions en lien avec une femme aveugle de Sisaket. Elle gagnait sa vie en mendiant dans la rue. Une assistante sociale de l’Hôpital Général de Sisaket nous a informés que l’un de ses enfants souffrait de malnutrition et qu’il serait souhaitable de l’envoyer dans une maison d’accueil dans la ville de Khon Kaen, à 360 km de là. L’enfant était âgé de 7 ans et n’était jamais allé à l’école.

Les travailleurs sociaux pensaient que les officiers de police pourraient les aider à persuader la mère de mettre l’enfant à l’abri dans un foyer de l’aide sociale. Ils avaient ainsi la conviction que cette structure d’accueil lui offrirait une éducation plus sûre et plus saine que ce que sa mère était en mesure de lui offrir en mendiant dans la rue.

En possession de toutes ces informations, nous sommes allés voir cette jeune femme aveugle et avons parlé avec elle. Nous nous sommes rendu compte qu’elle voulait garder ses enfants pour la simple raison qu’elle les aimait. Elle nous a dit que voir un de ses enfants placé, cela lui enlèverait toute raison de vivre. La plus jeune fille a fait savoir qu’elle ne voulait pas aller dans une autre famille, criant, « je veux rester avec ma mère ». L’autre fils, lui aussi aveugle, a affirmé : « ma mère ne laissera pas partir ma sœur ».

De tels événements font écho à notre propre instinct maternel ; « si un enfant veut rester avec sa mère, pouvons-nous trouver une solution ? Qu’est-ce qui pourrait les aider ? » Nous avons d'abord pensé qu’il serait mieux qu’elle reçoive un complément nutritionnel pour ses enfants plutôt que d'avoir à placer son enfant dans un foyer. Nous avons trouvé un moyen pour sensibiliser la mère sur ce sujet pour lui faire comprendre que recevoir une allocation pour ses enfants pourrit être une bonne solution.

Nous sommes retournés vers les travailleurs sociaux avec notre proposition. Après avoir reçu l’aval de leur supérieur, ils ont accepté de ne pas placer l’enfant. Nous sommes aussi allés aux services de la mairie, pour aborder le problème de la non scolarisation des enfants. Nous avons découvert qu’ils avaient le droit de s’inscrire dans une école du voisinage, ainsi que de recevoir un uniforme scolaire et de profiter gratuitement des transports scolaires.

Ces enfants ont alors pris l’habitude de venir régulièrement à mon domicile pour faire leurs devoirs. Le samedi et le dimanche, mes propres enfants les ont aidés à lire et à écrire l’alphabet thaï. Nous l’avons fait tout simplement parce que nous pensions : « si nous n’aidons pas ces enfants, ils ne pourront pas rester ensemble et ne pourront pas trouver leur place dans la société. »

A un moment, alors que j’aidais la mère à obtenir ses indemnités d’invalidité, nous nous sommes rendus compte qu’elle n’avait ni de livret de famille, ni de permis de résidence. Née au Laos, elle était restée apatride en Thaïlande pendant de nombreuses années. Finalement, elle a pu continuer à vivre avec ses enfants dans un quartier de Sisaket, jusqu’au jour où ils ont tous disparus de la ville.

Ms Ratjanee S., Thaïlande

Video -  Nous pouvons parler mais serons - Nous entendus?

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