Les dimensions cachées de la pauvreté
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Lettre aux Amis du Monde numéro 104

« Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes partout dans le monde », c’est l’Objectif primordial du Programme de Développement Durable des Nations Unies à l’horizon 2030*. Pour l’atteindre, il est nécessaire de prendre en compte d’autres dimensions que la dimension monétaire dans la réflexion sur la pauvreté. La recherche internationale participative intitulée « les dimensions cachées de la pauvreté » a été réalisée dans six pays par ATD Quart Monde en collaboration avec l'Université d'Oxford.Durant trois ans, des centaines de personnes en situation de pauvreté, des professionnels et des universitaires ont travaillé ensemble. Ils ont identifié 9 dimensions clés de la pauvreté communes aux pays du sud et du nord. En plus de ces dimensions, ils ont identifié « des facteurs modificateurs » pouvant intensifier ou atténuer la pauvreté.

9 dimensions : 3 que nous connaissons et 6 qui sont nouvelles. À côté des 3 dimensions plus familières qui sont le manque de travail décent, un revenu insuffisant et la privation matérielle et sociale, 6 étaient jusque-là cachées ou rarement prises en compte :

  • 3 dimensions relationnelles qui attirent l’attention sur la manière dont les personnes qui ne sont pas confrontées à la pauvreté affectent la vie de celles qui le sont : maltraitance sociale, maltraitance institutionnelle et contributions non reconnues.
  • 3 dimensions qui révèlent clairement des aspects trop souvent ignorés de l’expérience de la pauvreté. Ce sont : la souffrance « du corps, de l’esprit et du cœur » ; le combat et la résistance ; et la dépossession du pouvoir d’agir.

La souffrance « du corps, de l’esprit et du cœur », le combat et la résistance, et la dépossession du pouvoir d’agir sont le cœur de l’expérience de la pauvreté 

Les personnes qui vivent dans la pauvreté connaissent une grande souffrance dans leur corps, leur cœur et leur esprit : les difficultés et les privations raccourcissent la vie, mènent à la dépression, au désespoir, parfois au suicide. Elles minent la capacité de survivre au jour le jour. Les parents souffrent pour leurs enfants, les enfants souffrent pour leurs parents, les deux souffrances se renforcent mutuellement.
« Lorsque l’État retire la garde d’un enfant pour cause de pauvreté, l’action est reconnue, mais non pas la souffrance ni ce que les gens font pour la surmonter ». Royaume-Uni
« Tu ne peux pas t’endormir. Tu penses : qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je vais donner à manger à mes enfants ? » Tu te sens très mal, ça te fait mal à l’intérieur. » Bolivie
Dans la vie quotidienne, la pauvreté est ressentie comme une absence de contrôle face à des choix difficiles, quand les choix ne sont pas faits par soi-même, mais par d’autres. Un processus de « dépossession » et de dépendance, de perte d’autonomie est au cœur de l’expérience de la pauvreté.
« Les pauvres n’ont aucun pouvoir dans la société. Ils ne peuvent pas élever la voix puisqu’ils savent que personne ne les écoute. Les riches contrôlent tout. » Bangladesh
Il faut reconnaître le combat et la résistance de ceux qui vivent dans la pauvreté. Ces personnes ne sont pas passives, elles combattent activement pour surmonter les difficultés de la vie, il leur en faut, en effet, de la créativité pour tirer le maximum des très rares ressources dont elles disposent. Elles agissent ensemble pour faire face aux défis et aux contraintes. 
« (…) je reprends de l’énergie et de la force pour trouver à manger pour mes enfants. J’espère que quand ils grandiront, j’échapperai à cette pauvreté. » Tanzanie

Les dimensions relationnelles : maltraitance sociale, institutionnelle et contributions non reconnues 

La pauvreté est enracinée dans les relations quotidiennes entre les personnes, les groupes sociaux et les institutions de toutes sortes qui la façonnent. Les personnes qui sont blâmées, à qui nous faisons ressentir la honte à cause de leur pauvreté souffrent de maltraitance sociale. Celles qui sont traitées comme des données chiffrées par les institutions sont victimes de maltraitance institutionnelle.
« Une femme a expliqué comment elle est exclue dans son quartier de presque tous les événements communautaires comme les mariages, les cérémonies, etc. Comme ses voisins savent qu’elle est incapable d’apporter sa contribution financière, ils ne l’invitent pas. »  Tanzanie
« Les gens n’osent plus aller à la mairie tellement ils y ont été mal reçus. Ils ne veulent plus y aller pour les formalités administratives ». France

Les personnes en situation de pauvreté contribuent à notre société. Mais leurs contributions sont souvent non reconnues.
« Nous avons de sérieuses compétences pour gagner de l’argent, nous savons tricoter, nous savons faire tant de choses, comme recycler, mais personne n’accorde de valeur à ces compétences. Personne ne dit vraiment :  “ils font un effort”. Tout cela est rendu invisible. » Bolivie

La pauvreté est influencée par ce que nous appelons « les facteurs modificateurs »

L’identité : les personnes en situation de pauvreté souffrent de discrimination sur la base de stéréotypes, de préjugés et d’ignorance. Comme d’autres groupes, elles sont traitées négativement selon leur genre, leur appartenance ethnique, leur apparence physique, leur orientation sexuelle ou le statut de migrant ou d’immigré.
Le temps et la durée : Lorsqu’elle est vécue sur une longue période, et selon l’étape de la vie, la pauvreté entraîne une accumulation des pressions et des exigences, avec des répercussions plus graves sur toutes les dimensions.
Le lieu : Le fait de vivre dans des zones défavorisées, tant rurales qu’urbaines, a un impact sur la façon dont les gens vivent la pauvreté.
L’environnement : Les politiques environnementales sont souvent élaborées sans tenir compte de leur impact sur les personnes en situation de pauvreté.
Croyances culturelles : Elles influent sur la façon dont la pauvreté est définie et comprise, elles peuvent aussi façonner la manière dont les personnes sont traitées à cause de leur pauvreté.

La pauvreté pendant l’enfance

Les groupes du Bangladesh et de Tanzanie ont mené des recherches exploratoires pour découvrir si la pauvreté est vécue et définie différemment par les enfants. La plupart des dimensions de la pauvreté identifiées pendant l’enfance sont les mêmes que celles définies par les adultes. Les enfants en situation de pauvreté souffrent également pour leurs parents, ils portent donc un double fardeau. Ils voient leurs parents, qu’ils aiment, avoir du mal à faire face à la situation, lutter pour subvenir aux besoins de la famille, tout en se sentant démunis. Avec beaucoup de courage, de nombreux enfants trouvent leurs propres moyens de soutenir leurs parents ; ce qui donne plus de force à toute la famille.
« Mon père travaille très dur », explique un enfant.
« Il n’y a personne qui puisse l’aider. Je veux donner un coup de main à mon père, mais il n’est pas d’accord parce que le travail serait très dur et pourrait me nuire »
En entendant parler de cette recherche, une correspondante du Forum rapporte les paroles d’un enfant : « Quand je m’exprime, je me sens vivant, je me sens un grand homme… ».

*Les Objectifs de développement durable (ODD), sont un appel mondial à agir pour éradiquer la pauvreté, protéger la Planète et faire en sorte que tous les êtres humains vivent dans la paix et la prospérité.