FEMMES D'AMAZONIE
092.jpg

Lutte vers la reconnaissance
 
Manaus (capitale de l’Amazonie brésilienne), "abandon", "invisibilité", "dialogue fragilisé de la militance".
Ce sont quelques uns des mots utilisés par les leaders des luttes des femmes en Amazonie pour définir les conditions de vie de la grande majorité des femmes dans la province de l’Amazonie brésilienne. Si dans les capitales des Etats de cette région, les obstacles à la mise en œuvre des conquêtes féminines sont nombreux, en province, par contre, ils deviennent des murs qui séparent les femmes de l’accès à une vie digne.

« Celles qui vivent au bord des fleuves, les travailleuses rurales ne bénéficient pas d’une politique publique » affirme Luzarina Varela da Silva, ancienne métallurgiste et l’une des leaders du mouvement des femmes d’Amazonie. « Dans une ville de province, si une femme fait l’objet de violences, elle n’a pas de lieu pour porter plainte. Pareillement, elle ne jouit ni de moyen pour effectuer des mammographies ou des examens préventifs ni médecins pour l’écouter. Le strict minimum manque dans ces endroits ». La réalité est perverse parce qu’elle est invisible
pour ceux qui vivent dans les capitales.

Luzarina Varela fait partie du mouvement des Femmes Solidaires d’Amazonie, de la Pastorale Ouvrière (PO), du Groupe de Travail des Femmes, du Forum Brésilien d’Économie Solidaire et du Forum permanent des Femmes de Manaus.
Fátima Guedes – éducatrice populaire et écrivain- de la municipalité de Parintins, de la région du Moyen Rio Amazonas (de la région de Parintins sur le cours moyen du fleuve Amazone) (à 369 kilomètres de la capitale, Manaus) discerne des difficultés de différents ordres dans la mise en relation des mouvements de femmes de province avec ceux de la métropole de la région
amazonienne. « Sans ce lien, il est difficile de renforcer le collectif régional pour qu’il soit à même de conduire des luttes au niveau local, régional voire global ». Fátima Guedes est fondatrice de
l’association citoyenne de Parintins, membre du mouvement des femmes d’Amazonie et représentante municipale du Mouvement Mondial des Femmes.

Luzarina et Fátima mettent en avant la géographie amazonienne comme un facteur rendant plus difficile l’organisation des femmes et leur présence effective dans les luttes. Les distances sont immenses et les moyens de liaison–transport et communication- sont compliqués comme le souligne Luzarina. « Nous formulons nos revendications par écrit et frappons aux portes des
Ministères publics pour être sûres d’être entendues. De toute façon, nos compagnes de lutte de province sont invisibles. Nous sommes victimes du patriarcat, du machisme et du capitalisme néo-libéral représentés par les gouvernants de la province qui ne se sentent tenus par aucune obligation tant vis-à-vis des femmes que des populations » estime Luzarina.

Pour Luzarina Varela, les femmes de la province amazonienne ne possèdent pas les titres de propriété des terres qu’elles cultivent et sur lesquelles elles vivent parce qu’elles ignorent leurs droits et qu’elles n’ont pas accès à l’information. « Dans les capitales, même de façon boiteuse, nous avons à notre disposition plus de moyens de protection. Il y a des autobus itinérants de justice, un réseau de lutte contre la violence, et des moyens de mobilisation. Les femmes situées sur les emplacements sujets aux crues des rivières amazoniennes vivent une situation compliquée car elles doivent à la fois s’occuper des enfants, des animaux tout en sauvant ce qu’elles peuvent des cultures lors des crues. Ce sont elles les vrais chefs de famille. Enfant j’ai vécu cette situation. C’est difficile. De plus les crues propagent des maladies ».

Briser les préjugés contre la militance

Pour Fátima Guedes, l’un des grands défis des femmes amazoniennes qui veulent être militantes féministes « est de rompre avec les préjugés culturels et ethniques imposés aux femmes qui vivent au bord des fleuves et qui doivent se reconnaître comme agents de droit qualifiés pour faire face à la logique patriarcale et à ses plaies qui résultent d’un long processus colonisateur ». Pour qu’une
rupture survienne, il est nécessaire -comme le souligne Fátima- que les femmes s’approprient un savoir technique politique et social leur permettant de faire jouer les forces de l’espace public.
L’éducatrice populaire cite la création de cellules militantes dans des municipalités voisines permettant de maintenir une structuration de la militance féministe.
« Nous insistons sur deux aspects : la réalisation d’actions communes même si celles-ci ne portent que sur des problèmes locaux et les échanges via les réseaux sociaux (quand l’accès à internet le
permet) ».
Pour Fátima Guedes, dans les capitales, il y a peu, voire aucune, reconnaissance de la militance féministe dans la province amazonienne. Le dialogue est quasiment inexistant entre les mouvements féministes de la province et ceux des capitales. La militante verrait même comme une entrave supplémentaire au dialogue, le fait que les organisations féministes des capitales sont de fait les otages du modèle patriarcal. De ce point de vue, les femmes de province sont plus « libres ».

Luzarina Varela fait la remarque suivante : « Pendant que je donne cette interview, beaucoup de femmes en Amazonie et dans le monde entier sont assassinées ; quelques uns de ces meurtres
seulement seront comptabilisés dans les statistiques. D’autres femmes mourront de maladies qui ne devraient plus tuer s’il existait une réelle politique de santé publique ».
Fátima quant à elle utilise l’image du mouvement de l’eau des rivières pour traduire la lutte des femmes : « entre crues et décrues, entre silences et cris perdus devant les ravages, les femmes de province s’imposent dans la tâche difficile d’exister en tant que « territoires libres, autonomes et souverains » en Amazonie patriarcale ». ■

Ivânia Vieira- journaliste
(dans le bulletin n° 27 de "Du levain pour demain")