Exilés d'avenir
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Jaime est un volontaire permanent au sein du Mouvement ATD Quart Monde, originaire d'Espagne. Il nous partage dans ce texte son témoignage autour de son engagement au Guatemala et au Sénégal. Dans ces deux pays les membres de l'équipe du Mouvement ATD Quart Monde sont confrontés en premier par le phénomène de l'immigration vers le nord, qui touche les personnes avec lesquelles ces membres sont en lien dans les quartiers, dans la vie des communautés...
« Pendant les sept dernières années, j'ai vécu au Sénégal. Avant j'avais eu la chance de vivre cinq années au Guatemala.
Aujourd'hui beaucoup de jeunes et d'adultes voyagent avec l'ambition de pouvoir mieux gagner leur vie, dans l'intention de pouvoir aider leur milieu à faire face aux difficultés ou aux restrictions quotidiennes.
Parfois ce sont des sociétés entières qui sont traversées par ces ambitions et dont les membres finissent par quitter le pays.
Dans les quartiers pauvres de la périphérie de Guatemala Ciudad ou de Dakar, les jeunes rêvent dans les coins des rues où ils se retrouvent. Ils rêvent, ils rêvent en parlant, ils rêvent d'une terre où ils ne sont jamais allés. Ils rêvent et ils planifient leur fuite. Ils racontent les dangers du voyages, les passeurs, les contrôles frontaliers, le toit des trains, la mer, les rivières, les gangs, les déserts, les rançons des douaniers ou des policiers.
J'ai moi même fait le voyage qui traverse le Sahara depuis Dakar. Quand les migrants empruntent cette voie illégale, ils deviennent des clandestins. Ils seront forcés tout le long du chemin d'oublier la vérité des choses, d’où ils viennent, ce qu'ils cherchent, la richesse de leur milieu.
Plusieurs de mes amis à moi, chers à mon cœur, sont venus auprès de moi pour me demander les derniers conseils avant leur grand départ. Ces départs se font déjà dans le silence de l’illégalité, dans la clandestinité. Ils demandent des conseils au grand frère que je suis. Que puis-je bien conseiller face aux risques suicidaires de la mer ou du désert ? Et le je sais bien : ils partiront. Pour faire le chemin en pirogue ou par la route, ils auront emprunté de l'argent, vendu des moutons, parfois en créant des dettes qui mettent en péril toute leur famille. Ils ne veulent pas qu'on leur parle encore une fois de désespoir, mais qu'on leur parle d’espérance. Souvent, ils portent sur eux le drapeau de tout une communauté, l'espoir de tout un milieu.
Normalement ce ne sont pas les plus fatigués qui partent, car ceux-là vivent déjà un grand isolement et une grande ignorance qui rendent difficile la stratégie de l'immigration.
Au Guatemala j'ai connu deux jeunes qui ont quitté leur quartier en direction des États Unis, mais ils sont arrêtés deux cent kilomètres plus loin, toujours au Guatemala.
J'ai toujours trouvé difficile de me positionner face à cet élan de résistance qui pousse les gens vers l’extérieur. Car tout le monde à le droit d'habiter la terre, de pouvoir nourrir les siens, de pouvoir aider à les soigner, à prospérer. C'est difficile de dire aux gens ce qu'ils doivent faire, comment ils doivent agir.
C'est dur de voir partir des amis vers la solitude, la séparation de leur communauté, de les voir partir vers l'exil ou la mort.
Tout le long du chemin qui va vers le nord il y en a, parallèle aux risques, mille et une initiatives positives : des centres d'accueil pour les immigrés, des mosquées ou des paroisses, des groupes de soutien, des collectifs de voisins. Tout le long de leur chemin, les gens trouveront des personnes accueillantes, qui n'ont pas peur de celui qui vient de loin.
Toutes les petites ou grandes associations qui cultivent la possibilité de faire quelque chose ensemble - pour le bien de tous, dans chaque pays - contribuent à garder vivant l'espoir que, nous mêmes, avec nos faibles forces et notre énorme détermination, nous construisons déjà une terre meilleure. Nous ouvrons des fenêtres contre un avenir sombre».

Jaime. M