Droits de l’Homme et extrême pauvreté
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« On sait que c’est très dur de vivre dans la pauvreté. On porte, on traîne derrière nous toute cette souffrance, toutes ces chaînes. » (Emma, Pérou)
« Vivre dans la pauvreté est un cercle vicieux qu’il est difficile de briser. Nous nous battons tous les jours, pour nous et pour nos enfants. Mais pouvons-nous y arriver seuls ? Pouvons-nous parvenir à briser ce cercle vicieux sans être considérés, écoutés et entendus ? » (Astrid, Luxembourg)
En 2020,  le Rapporteur spécial aux Nations Unies sur les Droits de l’Homme et l’extrême pauvreté, Olivier de Schutter, a sollicité le Mouvement international ATD Quart Monde pour que des militants Quart Monde partagent leur savoir d’expérience de la pauvreté afin de contribuer à  un  rapport officiel auprès de l’ONU, en six langues, présenté devant l’Assemblée Générale à New York  le 20 octobre. La participation active de personnes issues de la pauvreté et la mobilisation directe de leurs savoirs dans la construction de ce type de rapport sont une méthode de travail novatrice.

Le Rapporteur spécial a la conviction qu’ils ont des savoirs indispensables à une véritable compréhension de phénomènes comme la persistance de la pauvreté.

Sans s’engager dans une démarche aussi rigoureuse que celle du Croisement des Savoirs, des “dialogues participatifs” ont été organisés pour permettre ces échanges avec des équipes et militants Quart Monde du Luxembourg, de République Démocratique du Congo, d’Amérique Latine et de Belgique.

“Persistance” et non “transmission” de la misère

Parallèlement à ces dialogues participatifs, le Rapporteur spécial a sollicité des chercheurs universitaires  pour cadrer les réflexions, et a invité ATD Quart Monde à apporter des éléments de réflexions que ces premiers n’avaient pas abordés.  En particulier, ATD Quart Monde a remis en cause le terme de “transmission intergénérationnelle” de la misère au profit du terme “persistance intergénérationnelle”. En effet, la première expression peut laisser sous-entendre que les parents seraient coupables de retransmettre la misère  alors que la  notion de persistance correspond mieux aux impasses structurelles, institutionnelles, relationnelles et sociétales dans lesquelles ces personnes se trouvent. Le terme persistance a été discuté et a été l’objet d’une longue réflexion. Il a finalement été retenu comme thème central du rapport final.

Les multiples facteurs en jeu dans l’extrême pauvreté

Plusieurs thématiques ont été travaillées pendant ces dialogues participatifs, montrant que la persistance de l’extrême pauvreté est un processus complexe, aux multiples facteurs. Deux de ces dialogues ont eu lieu pendant plusieurs heures par visioconférence (pour RD Congo et Amérique Latine). Les deux autres (Luxembourg et Belgique) ont pu se dérouler en présentiel durant une journée entière. En amont de chacune de ces rencontres, un travail de préparation important avait déjà été investi par les militants et les volontaires d’ATD Quart Monde.
Sans pouvoir reprendre  toute la richesse des échanges, le rapport officiel (en six langues) reprend plusieurs des thématiques abordées : la santé, le logement, l’éducation,  l’emploi, mettant l’accent sur l’investissement dans la petite enfance et contre la discrimination.
D’autres aspects ont été fortement mis en avant lors des dialogues participatifs :

  • Le manque de reconnaissance des personnes en situation de pauvreté ;
  • la non-reconnaissance de leurs savoirs ;
  • et le refus de leur participation. 

Bien que ces éléments soient essentiels pour mieux comprendre et combattre la précarité, la participation des plus pauvres n’est pas sollicitée.

  • « Les capacités des personnes, des enfants ou des jeunes ne sont pas reconnues. Nulle part. On n’a pas de diplôme, on a rien du tout nous ! Qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment on peut faire pour reconnaître ça ? Qu’on prenne soin des capacités et de la créativité de chaque enfant. C’est aussi l’école qui permet de faire reconnaître ça. » (Karine, Belgique)
  • « La société doit changer, avoir cette ouverture pour permettre aux plus pauvres de développer leurs savoirs, leurs capacités. »  (Vivi, Guatemala)

Les aides et les services, qu’ils soient de l’État ou non, ont aussi été un point d’attention important. L’accès aux aides et services est essentiel dans la vie des personnes en situation de précarité ; il mobilise des enjeux  de moyens matériels mais aussi relationnels, de respects, d’écoutes, de droits individuels et collectifs.

  • « Nous perdons nos proches parce que nous n’avons pas la possibilité de consulter un médecin. Ou de nous faire soigner. Accéder aux soins de qualité est aujourd’hui un luxe. Il faut être vraiment riche pour pouvoir se faire soigner dans des bonnes conditions. Et ça, ça nous fait reculer énormément. » (Janvier, République Démocratique du Congo)
  • « Dans les contacts avec les services d’aide, on ne se sent pas compris. La communication est difficile. Il arrive qu’on n’ose même plus demander de l’aide, car on a l’impression que personne ne peut ou ne veut nous aider. » (Nicole, Luxembourg)

Les discriminations structurelles et institutionnelles étaient  au centre des discussions :

  • « Ce que disent les gens d’en bas, les employés, les pauvres travailleurs n’est pas considéré comme valable. Ça a toujours été une humiliation des grandes autorités, c’est toujours d’en haut que les décisions viennent. » (Demetrio, Bolivie)
  • « Pour nous le respect c’est qu’on se fait écouter, qu’on prend la personne comme elle est, qu’elle soit malade, handicapée, grosse, maigre, qu’elle soit verbale ou non, on la prend comme elle est. » (Nicole, Luxembourg)

S’unir pour un avenir meilleur

Dans l’optique d’une participation plus active et plus importante des personnes en situation de pauvreté et de la valorisation de leurs savoirs, s’est aussi posée la question des leviers d’actions dont elles disposent. De nombreux témoignages et réflexions ont alors tendu vers le regroupement des forces et le partage des connaissances, comme possibilité d’une participation importante et puissante des personnes en situation de pauvreté :

  • « Ici, chez nous, nous avons le groupe de société civile. Et cela nous aide à rencontrer les autorités. La société civile, quand elle donne de la voix, la plupart des autorités ont peur. Et des fois, certains droits quand même nous reviennent. » (Janvier, République Démocratique du Congo)
  • « Dialoguer avec les professionnels, ça permet de faire changer les choses. Si certaines personnes n’osent pas parler à des professionnels, il faut qu’il y ait quelqu’un avec qui parler de ces difficultés. Souvent ça manque. Il faut que ce soit deux personnes qui acceptent de se parler, de se rencontrer. Comme le dialogue de l’agora. » (Nathalie, Belgique)

 Olivier de Schutter et son équipe en ont souligné l’importance à plusieurs reprises :

  • « L’une de vous nous a donné une phrase : “luttons pour un avenir meilleur”. Ce qui est important dans cette phrase, c’est le pluriel. C’est en arrivant ensemble à une meilleure compréhension de la situation et des solutions qu’on peut renverser le cours des choses, en exigeant nos droits, en exerçant le pouvoir, et en demandant aux gouvernements qu’ils rendent des comptes. »

Une version plus synthétique du rapport1 accompagne celui qui est présenté à l’ONU.  Il reprend explicitement des réflexions des participants aux dialogues participatifs, afin de leur donner une visibilité importante et encourager leurs apports aux réflexions en cours et à venir sur la question de l’extrême pauvreté.

Pour lire le rapport synthétique, cliquer ici 
Pour lire le rapport officiel, cliquer ici

Article écrit par François Schmitz, volontaire permanent à ATD Quart Monde