Discours d'inauguration de l'Avenue Joseph Wresinski à Ouagdougou - Burkina Faso
Refuser la misère

par Eugen Brand
Délégué Général du Mouvement international ATD Quart Monde

16 octobre 2011

Très chers amis,

Depuis les autres pays en Afrique, depuis l'Asie, les Amérique et les Caraïbes,depuis l'Océan Indien et l'Europe, tous les membres du Mouvement ATD Quart Monde vous envoient leurs salutations fraternelles, vous expriment leur fierté et leur bonheur de vous savoir aujourd'hui rassemblés ici au Burkina Faso

Face à une communauté humaine marquée par des événements qui déchirent la fraternité, l'inauguration qui nous unie aujourd'hui a une portée historique.

Elle constitue une source d'inspiration et d'encouragement pour tous ceux et celles qui se demandent où puiser l'énergie et le désir de vivre ensemble, en paix, qui seront plus forts que la peur de l’autre.

Baptiser une rue du nom d'une personne est l'expression d'une reconnaissance profonde envers ceux et celles qui ont donné, comme Joseph Wresinski et Jean Yanogo, toute leur vie à la construction d'un monde « libéré de la misère et de la terreur ».

C'est aussi un acte de co-responsabilité avec ceux et celles, hommes et femmes, jeunes et enfants qui arpentent ces avenues et rues, parfois jour et nuit, habités d'une histoire ancrée en terre de souffrance et soif de reconnaissance.

Par ce baptême d'aujourd'hui toutes les villes et tous les villages du monde sont invités à rendre hommage à leurs habitants qui, chargés d'un quotidien qui pèse trop lourd sur leurs épaules, pourtant ne cessent de marcher avec courage, portant éveillé dans leur cœur l'avenir espéré par leur famille, par leurs enfants et jeunes, par leur communauté de village ou de quartier, par leur pays tout entier.

Il y a des années déjà, des sages de votre pays ont donné au Fondateur du Mouvement ATD Quart Monde le nom de "Zugri Manégre".

La vie du Père Joseph Wresinki est toute entière l'expression de ce nom « le pardon construit ». Il nous dit: « Au plus loin que je remonte dans mon enfance, je me rappelle que nous étions les « mis à part » du quartier populaire où nous vivions, liés à l'ensemble par l'aumône, non par l'amitié.

Sans doute, comme les autres enfants pauvres d'aujourd'hui, il m'arrivait de jouer et de rire. Dans notre vieux quartier avec mes copains j'imaginais des chemins de labyrinthe. Mais parc que nous étions la famille la plus pauvre du quartier, il y avait tous ces autres chemins, ceux de la honte.

Reste gravé en moi ce chemin que je devais emprunter pour aller quémander de la nourriture à la porte du couvent.

Reste gravé en moi ces rues dans notre ville où les gens changeaient de côté de trottoir pour éviter d'avoir à saluer ma mère.

A la maison cela se disputaient souvent. Ce n'est que bien plus tard à l'âge d'homme, en partageant la vie d'autres hommes comme lui, d'autres familles comme la nôtre, que j'ai compris que mon père était un homme humilié.

Il portait en lui la honte de ne pouvoir donner sécurité et bonheur aux siens. »

Et le Père Joseph Wresinski poursuit: « C'est de ma famille que j'ai appris à me battre, non pas par vengeance de l'humiliation subie, mais pour libérer un peuple d'exclus?

Mais avancer sur ce chemin n'est pourtant pas si simple. Il a fallu que je les rencontre en un peuple, il a fallu que je me découvre faisant partie de ce peuple, que je me retrouve à l'âge adulte dans ces gosses des cités dépotoirs autour de nos villes, dans ces jeunes sans travail et qui pleurent de rage.

C'est avec eux d'abord, mais aussi avec des hommes et des femmes de tout horizon social, culturel, politique et spirituel que j'ai appris qu'il est en notre pouvoir de s'armer d'amour, d'espoir et de savoir, pour mener à sa fin la lutte de l'ignorance, de la faim, de l'aumône et de l'exclusion. »

Et le Père Joseph continue:

« Il faut d'abord rappeler que notre Mouvement est né dans la peine, dans l'angoisse, dans la solitude, l'incompréhension de ceux qui nous entouraient.

Pour tout dire, il est né dans l'impuissance - nous avions les mains vides - et dans la déconsidération quasi totale, celle-là même dont souffrent les plus pauvres.

Si nous n'avons pas disparu, si nous n'avons au contraire cessé de grandir, c'est aux familles les plus pauvres que nous le devons.

Parce qu'elles venaient nous dire, la nuit, à nous qui vivions au milieu d'elles, ce qu'elles n'osaient pas dire le jour aux services publics. A savoir qu'elles avaient soif de dignité autant ou plus que d'eau courante.

Qu'elles étaient assoiffées d'instruction, de connaissances, de capacités de réfléchir ensemble et de prendre la parole, au lieu d'être humilié, de ne compter pour rien, de père en fils, de mère en fille, d'être obligé d'accepter ce que décident d'autres comme bon pour vous.

Cela, sans jamais demander votre avis, sans jamais vouloir connaître votre véritable histoire et sans jamais vous rendre libre, reconnu dans votre dignité humaine enfin. »

Depuis, et aujourd'hui, pas à pas, partout, parfois en prenant de grands risques, des femmes, des hommes, des jeunes, des enfants aussi, inventent des brèches, ouvrent des fenêtres, proposent à ceux de l’autre bord des rencontres, des fêtes, où chacun reste pour l’autre un invité à connaître, un chercheur de la justice, sans qu'aucun n'impose une seule manière de vivre et de croire.

De là est né en 1987 la Journée mondiale du refus de la misère, des milliers de rencontres sont initiées entre des mondes qui s’ignorent, ouvrant à des rassemblements, créant jour après jour une histoire libérée des pouvoirs et des savoirs accaparés, des fausses sécurités, une histoire dont ceux qui endurent toutes les crises sont les premiers inspirateurs.

La rue 17 Octobre nous conduit à la rue Mme de Vos a qui des sages de votre pays ont donné le nom de "Rata Manégre". Au côté du Père Joseph Wresinski, elle n' a cesse de chercher à construire un chemin au sein des grandes institutions des Nations Unies en arpentant les couloirs de ces haut lieux d'un pas ferme, en cherchant à gagner personne par personne pour obtenir la reconnaissance du Quart Monde comme partenaire partout là où se réfléchit et se décide l'avenir des peuples et de la communauté internationale.

Avec d'autres Volontaires et membres du Mouvement elle est à l'origine de la création du Centre international Joseph Wresinski à Baillet en France qui a comme mission de rassembler et de protéger de l'oubli la mémoire de souffrance et de courage des plus pauvres de tous les pays et de tous les temps.

Les jeunes générations ont besoin de pouvoir porter cette histoire en eux pour être capable de relever les grands défis des temps à venir.

Madame de Vos continue son engagement au sein du Mouvement, mais à cause de son grand âge, les forces n'étêtent pas tout à fait là pour faire le voyage jusqu'ici, Elle vous salue et vous dit toute sa profonde reconnaissance.

Unir nos pas de marche au rythme du plus fatigué, n'est pas simplement affaire de gouvernement, c'est aussi affaire de personnes acceptant de marcher avec les exclus, de lier leur vie à leur vie, parfois de tout quitter pour partager leur sort.

C'est ce défi d'engagement qui nous conduit à la rue Jean Yanogo.

Passionné des enfants, il s'était d'abord investi avec enthousiasme dans le mouvement Cœurs Vaillants Âmes Vaillantes, auquel il est resté toujours profondément attaché.

A partir de 1983, il a commencé à accompagner les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde dans leurs rencontres avec des enfants et des jeunes vivant à la rue.

Par sa vie donnée il a témoigné que dans ce que nous faisons, nous ne devons jamais oublier de revenir à la source, c'est à dire - la rencontre du plus démuni.

Avec infiniment de délicatesse, Jean cherchait des chemins de renouement.

Il savait bien que le retour d'un enfant en famille n'était pas toujours possible, mais il refusait de poser des gestes qui pourraient rendre une séparation comme définitive. N'était-ce pas cela pour lui, le refus de la fatalité de la misère dont parlait le père Joseph ?

C'est aussi le souci de recréer des liens autour de ces enfants que la vie dans la rue isolait de la communauté, qui a fait que Jean s'est beaucoup attaché à rassembler autour d'eux des amis de tous bords. Artisans, conteurs, professionnels de la santé, fonctionnaires, jeunes de différents quartiers sont ainsi venus, au fil des années, participer à la cour aux cent métiers. Création unique, ouvrant les chemins d'un savoir partagé, d'un renouement familiale, d'une citoyenneté reconnue.

Les enfants que Jean a conseillés, il y a plus de 20 ans, sont devenus des hommes. Certains sont là aujourd'hui.

« N'enfermez pas les gens dans des tâches, nous disait Jean.

Il y a des choses à faire, bien sûr. Mais si vous voulez que demain cet ami il s'engage, il faut lui offrir de la liberté, il faut lui laisser prendre le temps de comprendre, il faut prendre le temps de l'écouter. Il faut prendre le temps, car la misère ne sera détruite qu'avec les efforts de tous ».

Aujourd'hui, Jean Yanogo continue à marcher devant nous, lui qui jusqu'à la fin de sa vie nous apprenait par son engagement que derrière une rue pauvre il y a toujours une autre rue plus pauvre.

L'héritage de Jean Yanogo, nous le retrouvons aujourd'hui dans votre message à vous chers membres du Mouvement au Burkina Faso.

Par vos engagements, vous nous fait comprendre le sens profond et le caractère planétaire du message qui remonte de cette inauguration.

Fort de votre expérience vous nous invitez à oser inventer un monde de fraternité. Un monde où le plus pauvre bâtit avec les autres une manière nouvelle d'être, de penser, d'agir et de vivre ensemble.

Ce défi dépasse les civilisations.

Il est inscrit dans l'histoire de l'humanité par tous ces hommes et femmes qui l'ont porté au prix de leur vie, l'ont exprimé à travers les siècles, par tous ces peuples qui ont attendu, qui attendent que se réalise la primauté de l'homme dans le monde.

Pour conclure, permettez-moi de me faire encore une fois le messager de ceux et celles dont je vous ai amené les salutations.

Pour eux, Ouagadougou est la capitale, nommée « L'important est l'Homme » . Capitale au cœur d'une l'humanité en marche qui sait que plus l'Homme est abandonné, méprisé, écrasé, fatigué, plus il est précieux.

Pour cette raison, vos amis partout dans le monde ont quelque chose à vous demander.

Ce qu'ils vous demandent c'est de recevoir votre confiance, votre sagesse et - si Dieu le veut - votre fraternité pour que les plus pauvres soient enfin libérés.

Je vous remercie.

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